Jovenel Moïse : Stratégie pour éviter de rendre compte de ses crimes

ÉDITORIAL par Éditeur

  • Jovenel Moïse : Stratégie pour éviter de rendre compte de ses crimes

Parmi les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir, au cours des cinquante dernières années, outre la dictature des Duvalier, nul autre ne s’est donné pour objectif de fouler aux pieds la Constitution et les lois du pays autant que Jovenel Moïse et son équipe. Si bien qu’on peut dire péremptoirement qu’ils avaient pour mission de transformer la société en un État mafieux, une communauté de brigands où les criminels, toutes catégories confondues, font la loi. Attendu que les échos des revendications véhiculées dans les manifestations antigouvernementales demandent justice pour les victimes, réparation à Haïti et punition des transgresseurs, le président et ses alliés PHTKistes se démènent comme de beaux diables pour éviter les conséquences de leurs forfaits.

D’entrée de jeu, il faut reconnaître que Jovenel Moïse se retrouve dans l’obligation de changer de vitesse, dans le cadre de la gestion de son séjour au Palais national. Alors que, lors de la mobilisation ayant débouché sur le phénomène «pays locked», les manifestants exigeaient la fin immédiate, et sans condition, de son mandat, la pandémie de la COVID-19 semble tout changer. Les manifestations antigouvernementales étant mi ses en veilleuse par le régime de con finement imposé par les dirigeants, au nom de la lutte contre la propagation de la pandémie, le chef de l’État croit trouver un sursis. Il se réjouit de lutter non pour sauver ce qui reste de son quinquennat, préférant mettre en place une stratégie autour des dates suivantes, 7 février 2021 et 7 février 2022, et souhaitant que les négociations aboutissent à la seconde. En tout cas, il pense qu’il n’a plus à se soucier d’être forcé de quitter le pouvoir dans l’immédiat, comme l’exigeaient les manifestants.

Successeur de Michel Martelly, au Palais national, qui avait fait le travail préparatoire, en vue de mettre sur pied un régime scélérat en Haïti, M. Moïse avait pour responsabilité de parfaire le système. Comme de fait, il a doté les différents secteurs de l’administration publique de fonctionnaires ayant les compétences pour accomplir les tâches criminelles qu’il leur a assignées. Aussi s’est-il évertué à surpasser son mentor dans tous les domaines, particulièrement par rapport aux offenses d’administrateurs et aux crimes de sang, les deux domaines dans lesquels excelle le régime PHTKiste dirigé par Jovenel Moïse.

Porté au pouvoir par des élections âprement contestées, celui-ci, qui a prêté serment alors qu’il était sous le coup d’une inculpation pour blanchiment d’argent, justifie les soupçons négatifs qu’on avait contre lui. On en veut pour preuves ses nombreuses dérives ayant fait de lui un chef d’État qui n’a point d’égal dans les annales historiques d’Haïti.

Ce constat n’est pas une mince affaire quand on sait que les hommes qui ont accédé à la présidence, en Haïti, à part de rares exceptions, ont été des tyrans ou des haïdilapidateurs de fonds publics. Quant à Jovenel Moïse, il incarne les deux catégories. Si lui et ses prédécesseurs ont réussi à détourner des USD centaines de millions $ de la caisse publique, ils n’ont pu, pour autant, concrétiser leur rêve de rétablir la dictature. Car, une fois débarrassé de la dynastie des Duvalier, après avoir essuyé sa tyrannie durant près de 30 ans, le peuple haïtien n’entend céder un seul pouce de terrain aux ambitions hégémoniques de Nèg Bannann nan.

Ayant participé au vol ou au détournement des USD 4,2 milliards $ du fonds PetroCaribe, par la grâce de son prédécesseur ayant favorisé les décaissements effectués en faveur de ses sociétés, Agritrans et Betexs, Jovenel Moïse s’inscrit également en dilapidateur de ces fonds. En sus de s’ériger en protecteur des hauts fonctionnaires de l’État accusés d’avoir perpétré le plus grand détournement de fonds publics jamais réalisé en Haïti. Aussi, le chef de l’État s’est révélé un grand artisan de la surfacturation ou d’autres combines mises à profit pour réaliser des millions. En ce sens, les contrats des kits alimentaires et sanitaires, ainsi que les projets sociaux par le biais desquels sont décaissés des USD dizaines de millions de $ sont les méthodes favorites du président haïtien pour grossir ses comptes en banque à l’étranger. Le contrat signé avec la compagnie allemande Dermalog relatif aux cartes d’identité des citoyens a été un autre créneau exploité par la première dame, Martine Moïse, pour réaliser ses millions.

Avec ses amis, des protégés et des proches collaborateurs placés dans les différents ministères, les secrétaireries d’État et les entreprises autonomes, le chef d’État haïtien et la première da me s’offrent des millions $ de juteuses commissions générées par des contrats passés de gré à gré, faisant fi de la Cour supérieure des comptes et du Contentieux administratif (CSC/CA). Au cours des 40 mois qu’il a passés au pouvoir, les scandales liés à la corruption, à la surfacturation et aux contrats illégaux ont fait la une dans la presse presque à longueur de semaine. Ces dérives concernent également les alliés politiques du chef de l’État, au sein du Cabinet ministériel, aussi bien qu’au Parlement, dont le mandat des députés et des sénateurs, ainsi que ceux proches de la présidence est parvenu à terme le deuxième lundi de janvier de cette année.

À la lumière de tous ces faits, Jovenel Moïse et son cortège de criminels financiers ont bel et bien prouvé que durant leur passage au pouvoir, ils n’ont pas négligé de recourir à tous les moyens pour réaliser la mission dont ils avaient la charge, à savoir piller les caisses publiques. Mission accomplie !

Certes, arrivé au pouvoir, avec le dessein de transformer la société haïtienne, Jovenel Moïse s’est donné les voies et moyens pour réussir son projet. Afin de réaliser les crimes financiers, des fonctionnaires rodés aux activités liées à la corruption et au détournement de fonds publics sont installés à des postes clés de l’administration publique.

Dans le cadre de leur mission d’utiliser la répression comme système de gouvernement pour terroriser le peuple et l’empêcher de revendiquer ses droits, le président haïtien et ses proches ont mis en place les gangs qu’ils ont créés, armés et payés. Il s’agit d’une police parallèle installée, à l’instar des tontons-macoute, dans les bidonvilles, qui ont poussé comme des champignons, notamment à Port-au-Prince, aux Gonaïves et au Cap-Haïtien. Au besoin, leurs membres sont chargés d’exécuter les basses œuvres du pouvoir.

En effet, pour tenir en respect les jeunes des zones défavorisées de nos villes, qui constituent la grande majorité des protestataires mobilisés, à l’occasion des manifestations anti gouvernementales, Jovenel Moïse et ses hommes lâchent leurs gorilles sur les bidonvilles leur donnant carte blanche pour décimer tous ceux qu’ils assimilent à l’opposition. Voilà pourquoi ont été menées, surtout dans les quartiers de Cité Soleil, de La Saline, du Bel-Air, de Carrefour-Feuilles, etc., des opérations de «nettoyage», qui sont, en réalité, des tueries perpétrées par le gouvernement. Aussi des dizaines de personnes ont-elles été abattues, comme du gibier, par les hommes de main du Palais national se déplaçant à bord de véhicules blindés fournis par les autorités. C’est l’ancien policier Jimmy Chérisier, surnommé «Barbecue», qui est chargé d’exécuter ces forfaits, notamment à La Saline.

Les organisations de défense des droits humains, en premier lieu le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), présidé par Pierre Espérance, et Fondasyon Je Klere (FJK), dirigée par Yolène Gilles, ont présenté des rapports sur ces massacres. Ces entités ont dénoncé l’assassinat de dizaines de personnes, dont les cadavres de certaines d’entre elles ont été jetés sur des monticules de fatras, offerts comme chair aux pourceaux. Même le secrétaire général des Nations Unies (ONU), António Guteres, s’était dit «alarmé» lors de la présentation d’un rapport accablant pour le régime, au Conseil de sécurité de l’organisation mondiale, le 17 juillet 2019, concernant le massacre de La Saline, au mois de novembre 2018. À la même occasion, M. Guteres avait exigé une investigation de ces crimes par le gouvernement, car ayant été perpétrés de connivence avec des officiels d’État. De plus, l’organisme des droits humains de l’ONU avait déjà conclu qu’il s’agissait de crimes contre l’humanité, dont les auteurs doivent être traduits devant la Cour internationale de la Haye.

En clair, Jovenel Moïse et ses alliés politiques ont des comptes à rendre pour leurs crimes financiers perpétrés contre le peuple haïtien. Selon l’ONU, ils auront des démêlés aussi avec la Cour internationale. Si les conditions présentes ne favorisent pas de telles poursuites judiciaires, il faut s’attendre à ce que tout cela change avec la fin du mandat du chef de l’État.

Indéniablement, M. Moïse et ses amis tenteront l’impossible pour éviter de rendre compte de leurs forfaits. De son côté, cependant, la nation est plus que décidée à demander des comptes.


cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur, VOL. L No.23 New York, édition du 10 juin2020 et se trouve en P.10, à : http://haiti-observateur.ca/wp-content/uploads/2020/06/H-O-17-June-2020-1.pdf