Péligre, le Grand Projet du 20e Siècle par Charles Dupuy

LE COIN DE L’HISTOIRE

  • Péligre, le Grand Projet du 20e Siècle par Charles Dupuy

Le succès le plus considérable du gouvernement de Paul Magloire restera incontestablement la réalisation de l’audacieux projet de Péligre, l’une des réussites haïtiennes les plus marquantes de tous les temps. Conformément à la promesse électorale de Magloire, les gestionnaires avaient mis sur pied un Institut de Crédit Agricole et Industriel dont les prêts accordés à des taux préférentiels aux petits producteurs de canne à sucre, de café ou de coton révolutionnaient le monde rural haïtien. Le ministère de l’Agriculture enregistrait de brillantes performances sur les fermes expérimentales de Damien, de Savane-Zombi, de Bayeux, de Fonds-des-Nègres, de Marfranc, de Papaye, mais c’est l’Organisme de développement de la Vallée de l’Artibonite, (ODVA) né d’ un accord signé à Washington le 6 juillet 1949 entre l’État haïtien et la Export-Import Bank, et conçu selon le modèle de la Tennessee Valley Authority qui, en revalorisant les grandes étendues jusque-là désertiques et improductives du département de l’Artibonite, allait devenir la plus importante structure agro-industrielle jamais établie au pays, le produit le plus achevé et le succès le plus significatif jamais obtenus dans le domaine agricole en Haïti.

Aucun autre programme haïtien de développement ne devait atteindre aussi parfaitement ses objectifs ni se révéler plus rentable que celui de l’ODVA. En 1955, immédiatement après l’inauguration du grand barrage de Péligre et la mise en fonction du plus vaste périmètre d’irrigation d’Haïti, les paysans de l’endroit gagnaient à la riziculture toute la région de la plaine des Gonaïves et de l’Estère, ainsi que les zones arides du Plateau central et de la Savane désolée. Au même moment, l’on parvenait à restaurer le système d’irrigation et de drainage de la plaine du Cul-de-Sac, à régénérer les petites plaines de Fonds-Parisien, de Cabaret et de Léogâne, tandis que se poursuivait la construction des deux grands systèmes d’irrigation de Saint-Raphaël et de Villars. Les études préliminaires et l’exécution du projet d’aménagement de l’Artibonite, (vieux projet remontant à l’époque coloniale) avaient été menées par une équipe d’experts de la Brown and Root Inc. secondée par des bataillons de spécialistes, d’ingénieurs, de contremaîtres et d’ouvriers haïtiens qui auront donné toute la mesure de leur compétence technique pendant les quatre années que durèrent les activités sur l’immense chantier.

Le barrage de Péligre allait retenir le plus vaste lac artificiel des Antilles et alimenter un réseau compliqué de canaux d’irrigation se déployant sur les 52,000 hectares de terres de ce qui était à l’époque le plus important complexe de développement agricole des Caraïbes. Ce barrage de 70 mètres de hauteur et 320 mètres de large retient un lac artificiel de 396 millions de mètres cubes. Facteur déterminant de croissance et de prospérité, le projet de Péligre devait conduire à la complète réhabilitation d’immenses surfaces cultivables, à la fertilisation de la presque totalité d’un département géographique du pays, en plus de produire bientôt cette énergie hydro-électrique qui allait approvisionner la région métropolitaine de Port-au-Prince, assurer son éclairage et son industrialisation. Il faut savoir que le gouvernement de Paul Magloire avait installé des turbines achetées en Italie, mais comme la Compagnie d’éclairage électrique réclamait quatre millions en dommages et intérêts pour résilier son contrat et permettre à l’hydro-électricité de Péligre (47.5 Mégawatt) d’alimenter Port-au-Prince, le gouvernement, (il ne restait que neuf ans avant l’expiration du contrat) préféra laisser couler le temps. Le coût de construction de Péligre d’abord estimé à 14 millions par la Export-Import Bank devait finalement s’élever à 31 millions.

Jamais Haïti n’aura aussi judicieusement investi ses fonds, ni mis en œuvre les moyens pour développer ses ressources, consolider son progrès matériel et enrayer la misère populaire. C.D. (514) 862- 7185 coindelhistoire@gmail.co


Cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur édition du 1 juillet 2020, Vol. L, No.25, et se trouve à P. 1, 3 à : http://haiti-observateur.ca/wp-content/uploads/2020/07/H-O-1-juillet-2020-1.pdf